En Israël, l'amertume d'une localité bédouine après une opération de police meurtrière
Lors des dernières élections, les habitants de la localité bédouine israélienne de Tarabine al-Sana ont soutenu massivement le parti du Premier ministre Benjamin Netanyahu, en espérant que cela contribuerait à améliorer leurs conditions de vie.
Trois ans plus tard, ce village déshérité du désert du Néguev (sud d'Israël) de plus d'un millier d'habitants est bouleversé après une opération policière de deux semaines, au cours de laquelle un père de six enfants âgé de 36 ans a été abattu par la police, dans des circonstances non encore élucidées.
Tout au long de l'opération, les forces de l'ordre ont dressé des barrages, tiré des gaz lacrymogènes et fouillé méthodiquement des maisons, des scènes rappelant les raids de l'armée israélienne en Cisjordanie occupée.
Mais à la différence des Palestiniens de Cisjordanie, les habitants de Tarabine sont des citoyens israéliens. Et lors des dernières élections, en novembre 2022, environ 60% des électeurs y avaient voté pour le Likoud (droite) de M. Netanyahu.
"Ce qui s'est passé n'était jamais arrivé auparavant", déclare à l'AFP Abed Tarabine, membre du conseil local.
"Nous sommes des citoyens, nous n'avons rien fait qui justifie cette intervention", estime-t-il, accusant la police d'avoir "puni tout le village".
Le 27 décembre, les policiers ont commencé à mener des arrestations pour une histoire d'armes volées et de violences.
Après avoir accusé les résidents d'avoir incendié, en représailles, des véhicules dans une localité juive voisine, ils ont encerclé Tarabine.
- "Nouvel ordre" -
Bien que les barrages aient été levés le 11 janvier, les habitants disent que l'opération se poursuit.
Près de l'école délabrée, deux garçons se promènent au milieu de monticules de débris, de parpaings écrasés et d'une voiture incendiée.
"Les enfants ici sont traumatisés" et certains ne sont pas retournés en classe, note Moundher Tarabine, un habitant.
Descendants de bergers musulmans qui parcouraient autrefois les étendues désertiques bien au-delà des frontières actuelles d'Israël et des Territoires palestiniens, les Bédouins forment une composante de la minorité arabe d'Israël.
Comme le reste de cette minorité, ils dénoncent régulièrement des discriminations. Environ 300.000 d'entre eux vivent dans des villages non reconnus par l'Etat.
Faisant face à un horizon de chances limité, ce pan de la société connaît un taux de criminalité plus élevé que la moyenne.
"Des dizaines de suspects ont été arrêtés ou verbalisés pour diverses infractions, notamment la détention illégale d'armes, des délits liés à la drogue, des mandats en suspens et des infractions au code de la route", détaille un communiqué de la police.
Cette dernière affirme que son opération s'inscrit dans une autre, plus large, baptisée "Nouvel ordre", visant à "retirer les armes illégales de la circulation, empêcher les activités criminelles et faire respecter la loi".
- Elections -
Derrière un enclos à chameaux, à la lisière du village, Moundher Tarabine montre l'endroit où M. Netanyahu, alors en campagne électorale, a prononcé un discours en 2021.
"Il a dit qu'il rendrait le Néguev meilleur", se souvient ce trentenaire, "et les gens l'ont soutenu".
Lui-même a voté pour le Likoud, mais ne le fera plus.
Lors d'une autre visite dans la région le 7 janvier, M. Netanyahu a affirmé que les autorités allaient "rendre le Néguev à l'Etat d'Israël", dénonçant une criminalité "hors de contrôle".
Beaucoup de Bédouins estiment que la police n'en fait pas assez pour les aider.
Moundher Tarabine accuse ainsi le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, figure de l'extrême droite qui s'est rendue sur place à cinq reprises en deux semaines, de vouloir faire un coup de communication électorale alors que des législatives doivent avoir lieu au plus tard en novembre.
Pour Houda Abou Obaïd, une habitante de Lakiya, ville bédouine voisine où la police a aussi brièvement installé des barrages en novembre, "ils veulent montrer à la droite qu'ils font leur travail".
Cette directrice de l'association de défense des droits de la communauté bédouine, le Forum de coexistence du Néguev pour l'égalité civique, la clé réside dans l'éducation et l'emploi.
Mais elle craint que les autorités cherchent à faire de sa communauté un bouc émissaire: "si aujourd'hui ils bouclent des villes et utilisent la police armée contre les habitants", dit-elle, "je ne sais pas ce qu'ils feront dans les années à venir".
I.Abdel--CdE